Un deuxième verrou stratégique du commerce mondial se retrouve au cœur des tensions au Moyen-Orient. Après avoir pris jeudi la ville portuaire de Mokha, au Yémen, les Houthis soutenus par l’Iran se sont emparés ce vendredi 11 septembre de l’île de Mayun, située directement dans le détroit de Bab el-Mandeb. Une avancée majeure qui inquiète les marchés et l’Arabie saoudite, alors qu’environ 12 % des marchandises mondiales transitent habituellement par cette route reliant l’océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez.
Les Houthis prennent Mokha puis l’île de Mayun
La situation s’est brutalement accélérée en quelques heures.
Jeudi 10 septembre, les forces houthies ont pris le contrôle de Mokha, ville portuaire stratégique de la côte occidentale du Yémen.
La ville se situe à environ 70 à 80 kilomètres du détroit de Bab el-Mandeb. Cette conquête constitue l’une des plus importantes avancées territoriales des Houthis depuis plusieurs années.
Mais depuis, les rebelles ont encore progressé.
Ce vendredi, deux responsables interrogés par Associated Press ont confirmé la prise de Mayun, également appelée Perim, une petite île volcanique située directement dans le détroit de Bab el-Mandeb.
Sa position est particulièrement stratégique : l’île se trouve au milieu de ce passage maritime et contribue à le diviser en deux chenaux.
Les Houthis disposent donc désormais d’une présence beaucoup plus proche des routes empruntées par les navires commerciaux.
Pourquoi Bab el-Mandeb est-il si important ?
Son nom signifie « la porte des lamentations » ou « la porte des larmes » en arabe.
Mais son importance est avant tout économique.
Le détroit de Bab el-Mandeb sépare le Yémen, dans la péninsule Arabique, de Djibouti et de l’Érythrée, en Afrique.
Il relie le golfe d’Aden et l’océan Indien à la mer Rouge, puis au canal de Suez.
C’est donc l’un des grands raccourcis du commerce entre l’Asie et l’Europe.
Environ 12 % des marchandises mondiales transitent habituellement par cette zone, selon les données rapportées par Associated Press.
Une fermeture ou une perturbation majeure obligerait de nombreux navires reliant l’Asie et l’Europe à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, avec des trajets beaucoup plus longs.
Après Ormuz, un deuxième détroit stratégique sous pression
La situation est d’autant plus préoccupante que Bab el-Mandeb est devenu une solution de repli face aux perturbations du détroit d’Ormuz.
Depuis le déclenchement de la guerre régionale, le trafic maritime à Ormuz est fortement perturbé.
L’Arabie saoudite s’appuie donc davantage sur ses infrastructures de la mer Rouge et sur Bab el-Mandeb pour exporter son pétrole.
Or, c’est précisément cette deuxième route qui se retrouve désormais menacée.
Reuters souligne qu’un blocage de Bab el-Mandeb compliquerait considérablement l’accès des producteurs du Golfe aux principales routes maritimes, alors que le détroit d’Ormuz est déjà de facto fortement perturbé.
C’est ce scénario qui inquiète particulièrement les marchés énergétiques.
Le pétrole repasse au-dessus des 100 dollars
Les conséquences se font déjà sentir.
Avec l’escalade régionale et l’avancée des Houthis, les cours du pétrole ont de nouveau dépassé la barre symbolique des 100 dollars le baril.
Jeudi, le Brent pour livraison en novembre dépassait même 104 dollars, tandis que le WTI américain franchissait lui aussi les 100 dollars.
Bab el-Mandeb représente donc un nouvel élément de tension pour un marché déjà extrêmement nerveux.
Le risque n’est pas seulement celui d’une interruption physique du trafic.
La simple augmentation de la menace peut pousser les compagnies maritimes à modifier leurs itinéraires et faire grimper les coûts de transport et d’assurance.
Le trafic dans cette zone avait d’ailleurs déjà chuté d’environ 60 % depuis le début des attaques houthies contre certains navires fin 2023, selon Lloyd’s List Intelligence cité par Associated Press.
L’Arabie saoudite frappe les positions houthies
Riyad tente désormais d’enrayer cette progression.
Les médias contrôlés par les Houthis ont fait état d’une quarantaine de frappes aériennes saoudiennes visant des positions dans plusieurs gouvernorats yéménites, notamment Taëz, Hodeïda, Al-Jawf et Marib. L’Arabie saoudite n’avait toutefois pas officiellement confirmé l’ensemble de ces frappes au moment des premiers comptes rendus.
Ce vendredi, une frappe a également visé l’aéroport de Mokha, désormais aux mains des Houthis, selon un média affilié au mouvement.
Les Houthis avaient eux-mêmes intensifié leurs attaques contre l’Arabie saoudite, notamment à l’aide de missiles balistiques et de drones.
Le risque est désormais celui d’une reprise à grande échelle de la guerre au Yémen, après plusieurs années d’accalmie relative.
Plus de 46 000 personnes déplacées
Derrière les enjeux énergétiques et commerciaux se trouve également une nouvelle crise pour la population yéménite.
L’Organisation internationale pour les migrations estime que la reprise des combats a déjà contraint plus de 46 000 personnes à fuir.
De nombreux habitants ont notamment quitté Mokha avec leurs affaires après l’arrivée des forces houthies.
Le Yémen est ravagé depuis plus d’une décennie par une guerre civile qui a débuté lorsque les Houthis ont pris Sanaa en 2014.
L’Arabie saoudite est intervenue militairement l’année suivante pour soutenir le gouvernement yéménite internationalement reconnu.
Une trêve avait permis de réduire considérablement les combats à partir de 2022.
Cette période d’accalmie semble aujourd’hui sérieusement menacée.
Les Houthis assurent ne pas vouloir viser tous les navires
Une nuance reste néanmoins essentielle.
Bab el-Mandeb n’est pas actuellement fermé au commerce mondial.
Et les Houthis affirment ne pas vouloir s’en prendre à tous les navires.
Hazam al-Assad, membre du bureau politique houthi, a assuré à Associated Press qu’aucune menace ne serait dirigée contre les navires non saoudiens dans le détroit. Le mouvement menace en revanche de frapper des cibles importantes si Riyad poursuit ses attaques.
Ces assurances ne suffisent toutefois pas à rassurer totalement les acteurs du transport maritime.
Les Houthis ont démontré depuis 2023 leur capacité à attaquer des navires en mer Rouge à l’aide de missiles et de drones.
Le vrai sujet
L’enjeu dépasse désormais largement la seule guerre civile yéménite.
Sur une carte, deux des passages maritimes les plus stratégiques de la planète sont aujourd’hui au cœur du même conflit régional.
À l’est de la péninsule Arabique se trouve Ormuz, passage essentiel pour les exportations énergétiques du Golfe.
À l’ouest se trouve Bab el-Mandeb, porte d’entrée de la mer Rouge et du canal de Suez pour les navires venant d’Asie.
Or, l’Iran exerce une forte influence à Ormuz tandis que les Houthis, alliés de Téhéran mais disposant de leur propre autonomie politique et militaire, viennent de réaliser leurs plus importantes avancées depuis des années autour de Bab el-Mandeb.
Cela ne signifie pas que les Houthis contrôlent aujourd’hui totalement le détroit ni qu’ils peuvent interrompre à volonté tout le commerce mondial.
Mais la prise de Mokha, suivie surtout de celle de l’île de Mayun, modifie considérablement leur position stratégique.
Pour l’Arabie saoudite, le problème est particulièrement sérieux : la route de la mer Rouge était justement devenue plus importante pour contourner les perturbations à Ormuz.
Si les deux passages venaient à être simultanément fortement perturbés, les conséquences dépasseraient très rapidement le Moyen-Orient : pétrole, transport maritime, assurances, délais de livraison et prix des marchandises pourraient tous être affectés.
C’est pourquoi Bab el-Mandeb devient désormais l’un des points à surveiller de très près dans la crise actuelle.
Les 3 choses à retenir
- Les Houthis ont pris Mokha jeudi puis l’île stratégique de Mayun vendredi, leur donnant une présence directement dans le détroit de Bab el-Mandeb.
- Environ 12 % des marchandises mondiales transitent habituellement par Bab el-Mandeb, qui relie l’Asie à l’Europe via la mer Rouge et le canal de Suez.
- Le détroit n’est pas fermé, mais cette avancée accroît fortement le risque pour le trafic maritime alors que le détroit d’Ormuz est déjà perturbé et que le pétrole dépasse de nouveau les 100 dollars.














