« Mon foulard ne m’empêche pas d’aimer mon pays. » Latifa Ibn Ziaten a décidé de sortir du silence face au retour du débat sur l’interdiction du voile islamique dans l’espace public. La présidente de l’association Imad pour la Jeunesse et la Paix, dont le fils a été assassiné par Mohammed Merah en 2012, se dit « profondément triste » et estime que la polémique provoque davantage de « haine » et de « division » en France.
Sa prise de parole est particulièrement symbolique.
Depuis la mort de son fils Imad, militaire français tué par Mohammed Merah à Toulouse en mars 2012, Latifa Ibn Ziaten intervient régulièrement dans les écoles et les quartiers pour défendre la République, lutter contre la radicalisation et promouvoir le dialogue.
Elle porte également un foulard.
Et c’est précisément pour cette raison qu’elle se retrouve aujourd’hui directement concernée par la proposition du Rassemblement national.
« Aujourd’hui, on fait du foulard un problème »
Après plusieurs jours de polémique, Latifa Ibn Ziaten avait jusqu’ici refusé de répondre aux nombreuses sollicitations des médias.
Elle a finalement publié un long message lundi 7 septembre.
« Cette polémique dure depuis plusieurs jours », explique-t-elle, disant être « profondément triste de cette situation ».
Elle redoute surtout ses conséquences sur la société française et considère que le débat crée davantage de haine et de division.
Puis elle aborde directement son propre cas :
« Aujourd’hui, on fait du foulard un problème. Je trouve cela très grave. Je porte un foulard. Et je suis fière d’être une citoyenne française. »
« Mon foulard ne m’empêche pas d’être française »
Latifa Ibn Ziaten refuse surtout l’idée que son foulard puisse remettre en cause son appartenance à la communauté nationale ou son engagement républicain.
Depuis des années, rappelle-t-elle, elle parcourt la France pour rencontrer des jeunes et défendre « la liberté, la fraternité, le respect et la paix ».
Son message est particulièrement direct :
« Mon foulard ne m’empêche pas d’être française. Il ne m’empêche pas d’aimer mon pays. Il ne m’empêche pas de défendre la République. »
Elle demande donc à être jugée sur ses actes, son engagement et les valeurs qu’elle transmet plutôt que sur un vêtement.
Elle rappelle son combat contre la radicalisation
C’est probablement le point politiquement le plus sensible de son intervention.
Le RN présente son projet d’interdiction comme un instrument de lutte contre l’idéologie islamiste.
Jean-Philippe Tanguy avait ainsi expliqué le 30 août que son parti souhaitait « combattre l’idéologie islamiste » en sanctionnant le port du voile. Les femmes continuant à le porter dans l’espace public seraient verbalisées, avait-il indiqué, allant jusqu’à comparer le principe de l’amende à celle sanctionnant l’absence de ceinture de sécurité en voiture.
Or Latifa Ibn Ziaten rappelle qu’elle mène elle-même un combat contre la radicalisation et les différentes formes de haine, tout en portant son foulard.
Son cas pose donc très concrètement la question de l’application de la mesure envisagée par le RN.
Le RN veut sanctionner le voile dans l’espace public
Le projet a été confirmé fin août par Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme et proche de Marine Le Pen.
En cas d’arrivée au pouvoir, le parti entend interdire le voile islamique dans l’espace public, ce qui engloberait notamment la rue.
Les contrevenantes seraient sanctionnées par une amende, dont le montant n’a pas encore été arrêté.
Il ne faut pas confondre cette proposition avec le droit actuellement en vigueur.
Aujourd’hui, le simple port d’un foulard islamique n’est pas interdit de manière générale dans la rue. La France interdit en revanche depuis 2010 la dissimulation du visage dans l’espace public, ce qui concerne notamment le niqab et la burqa.
Une mesure qui pose de sérieuses questions juridiques
Même en cas de victoire du RN en 2027, une interdiction générale du foulard ne pourrait pas nécessairement entrer en vigueur facilement.
Plusieurs principes constitutionnels seraient susceptibles d’être invoqués, notamment la liberté religieuse, l’égalité devant la loi et la liberté d’expression.
La France est également liée par la Convention européenne des droits de l’homme.
Le RN envisage notamment de recourir à un référendum.
Mais cette stratégie ne ferait pas disparaître toutes les difficultés juridiques, notamment celles liées aux engagements internationaux de la France.
La mesure reste donc à ce stade une proposition politique pour 2027, et non une interdiction actuellement applicable.
Glucksmann avait déjà cité Latifa Ibn Ziaten face au RN
Avant même sa prise de parole, le cas de Latifa Ibn Ziaten avait fait irruption dans le débat politique.
Le 4 septembre, Raphaël Glucksmann avait précisément utilisé son exemple pour interpeller Marine Le Pen.
Son raisonnement était simple : une femme dont le fils a été assassiné par un terroriste islamiste, qui lutte depuis des années contre la radicalisation et qui porte un foulard devrait-elle elle aussi être verbalisée ?
Quelques jours auparavant, Jean-Philippe Tanguy avait déjà été interrogé sur son cas. Il avait répondu que le RN ne critiquait aucune Française musulmane respectant les lois, tout en expliquant que certains symboles pouvaient devoir être abandonnés lorsqu’ils étaient, selon lui, accaparés par une idéologie.
Latifa Ibn Ziaten pointe les autres urgences
Dans son message, Latifa Ibn Ziaten tente également de déplacer le débat.
Elle souligne que pendant que la France discute du foulard, des personnes dorment dans la rue, des jeunes rencontrent des difficultés pour étudier et certaines familles comptent chaque euro pour se nourrir.
Elle estime donc que le débat politique devrait davantage se concentrer sur les difficultés concrètes rencontrées par la population.
Et elle annonce qu’elle ne changera pas son comportement.
Elle continuera à porter son foulard, à défendre ses valeurs et à mener son action en faveur de la République, de la paix et de la jeunesse.
Le vrai sujet
La prise de parole de Latifa Ibn Ziaten place le Rassemblement national face à un cas concret particulièrement difficile pour son argumentaire.
Le RN affirme vouloir viser le voile parce qu’il considère celui-ci comme un symbole de l’idéologie islamiste.
Latifa Ibn Ziaten incarne presque exactement le contre-exemple qu’avancent les opposants à cette logique.
Elle est musulmane, porte un foulard, mais consacre depuis plus d’une décennie une partie de sa vie à combattre la radicalisation, après avoir elle-même perdu son fils dans un attentat islamiste.
La question devient alors très concrète : si la proposition du RN était appliquée telle qu’elle est actuellement présentée, une femme comme Latifa Ibn Ziaten pourrait-elle être verbalisée simplement parce qu’elle porte son foulard dans la rue ?
C’est précisément ce que ses opposants reprochent au projet : vouloir déterminer la signification idéologique d’un vêtement indépendamment des convictions et du comportement de la personne qui le porte.
Le RN défend au contraire l’idée que le voile a acquis une dimension politique dépassant la seule pratique religieuse et qu’une interdiction permettrait de combattre l’influence de l’islamisme.
Au-delà de l’affrontement politique, une deuxième bataille se profile donc : la bataille juridique.
Car même si une majorité politique souhaitait instaurer cette interdiction après 2027, sa compatibilité avec les libertés constitutionnelles et européennes resterait fortement contestée.
Latifa Ibn Ziaten, elle, a déjà donné sa réponse personnelle :
elle continuera à porter son foulard et à défendre la République.
Les 3 choses à retenir
- Latifa Ibn Ziaten dénonce le projet du RN d’interdire le voile dans l’espace public, estimant que la polémique alimente « la haine » et « la division ».
- La mère d’Imad Ibn Ziaten rappelle qu’elle porte elle-même un foulard tout en combattant depuis des années la radicalisation et en défendant les valeurs de la République.
- Le RN prévoit de sanctionner par une amende les femmes portant le voile dans l’espace public s’il arrive au pouvoir en 2027, mais la mesure soulève d’importantes difficultés constitutionnelles et européennes.














