Et si l’accès à une intelligence artificielle puissante devenait un véritable service public ? C’est le pari spectaculaire de la Corée du Sud. Séoul prépare le lancement d’un service d’IA générative accessible gratuitement et sans limite d’utilisation à l’ensemble de la population. Derrière cette initiative baptisée « AI for All », le gouvernement affiche un deuxième objectif stratégique : développer ses propres modèles et réduire sa dépendance aux technologies étrangères, notamment américaines.
Le projet est porté directement par le ministère sud-coréen des Sciences et des TIC.
Son ambition est particulièrement simple à comprendre : proposer aux habitants une alternative locale aux grands services internationaux comme ChatGPT, Gemini ou Claude.
Et contrairement aux versions gratuites de nombreux services commerciaux, aucune limite d’utilisation ne doit être imposée aux utilisateurs.
Une sorte de « ChatGPT coréen » gratuit pour tous
Le gouvernement prévoit dans un premier temps un chatbot généraliste capable de répondre aux questions et d’effectuer différentes tâches.
Il doit être lancé avant la fin de l’année 2026, après une phase bêta.
Le ministère le présente lui-même comme un service comparable à ChatGPT, mais reposant principalement sur des modèles d’intelligence artificielle développés en Corée du Sud.
L’accès doit être :
gratuit, ouvert à tous et sans limite d’utilisation.
Le ministre Bae Kyung-hoon va jusqu’à comparer l’IA au « calculateur et ordinateur de l’ère de l’IA », considérant que la capacité à utiliser ces outils devient progressivement indispensable pour travailler, apprendre et accomplir des tâches quotidiennes.
SK Telecom, KT et Kakao au cœur du projet
Le gouvernement ne compte pas développer seul son propre ChatGPT.
Trois consortiums dirigés par de grands groupes technologiques sud-coréens ont été retenus fin août : SK Telecom, KT et Kakao.
Ils devront construire les services proposés au public tout en s’appuyant très majoritairement sur l’écosystème technologique national.
Et les règles sont particulièrement intéressantes.
Au moins 50 % du service devra reposer sur le modèle souverain coréen de l’opérateur, tandis qu’au moins 30 % devra utiliser des modèles domestiques développés par d’autres entreprises sud-coréennes.
Cela signifie que, dans le schéma prévu, au moins 80 % de l’utilisation devra être assurée par des technologies coréennes.
Des modèles étrangers pourront exceptionnellement être employés lorsqu’ils seront nécessaires, mais le gouvernement précise qu’il ne financera pas cette partie du service.
ChatGPT compte déjà plus de 23 millions d’utilisateurs en Corée
Cette stratégie s’explique notamment par la domination actuelle des entreprises étrangères.
Selon les chiffres cités par le ministère sud-coréen, ChatGPT comptait environ 23,45 millions d’utilisateurs actifs mensuels en Corée du Sud en avril 2026.
Gemini atteignait 8,45 millions et Claude 2,41 millions.
Les trois services les plus utilisés sont donc étrangers.
Le gouvernement souligne également que la majorité des utilisateurs sud-coréens d’IA générative s’appuient sur les versions gratuites de plateformes développées hors du pays.
Pour Séoul, cette dépendance présente un risque.
Une entreprise étrangère peut modifier ses tarifs, réduire les possibilités offertes gratuitement ou changer ses conditions d’accès.
La Corée du Sud veut donc disposer d’une solution nationale sur laquelle elle conserve davantage de maîtrise.
512 puissantes puces Nvidia pour lancer le service
Rendre une intelligence artificielle gratuite et illimitée à l’échelle d’un pays représente évidemment un coût informatique colossal.
Pour soutenir le lancement, le gouvernement fournira aux opérateurs sélectionnés 512 GPU Nvidia B200, des processeurs particulièrement puissants destinés aux calculs d’intelligence artificielle.
À partir de 2027, le budget national doit également prendre en charge une partie des coûts nécessaires pour fournir le service à l’ensemble de la population.
Les entreprises devront parallèlement développer leurs propres modèles économiques afin que le dispositif puisse devenir durable.
Le gouvernement sud-coréen transforme donc l’accès à l’IA en véritable politique industrielle.
L’IA pourra aussi effectuer des démarches administratives
Et Séoul veut aller beaucoup plus loin qu’un simple chatbot.
Le programme prévoit également la création d’un agent IA consacré aux services publics.
L’idée est qu’un habitant puisse demander quelles aides publiques lui sont accessibles et que l’IA l’accompagne ensuite dans les démarches nécessaires.
À terme, les agents pourraient intervenir dans des domaines comme les services administratifs, les impôts ou certaines démarches quotidiennes.
Le gouvernement résume l’évolution souhaitée par un exemple très concret.
Un chatbot peut aujourd’hui proposer l’itinéraire d’un voyage.
Demain, un agent IA pourrait effectuer directement les réservations et les paiements correspondant à cet itinéraire.
À terme, « un agent IA par citoyen »
L’objectif devient encore plus ambitieux à partir de 2027.
La Corée du Sud veut progressivement évoluer vers le principe d’un agent d’intelligence artificielle personnel pour chaque citoyen.
Ces assistants ne serviraient donc plus uniquement à rédiger du texte ou répondre à des questions.
Ils pourraient accompagner les citoyens dans leurs activités économiques, administratives et sociales.
Le gouvernement parle d’une « AI Universal Basic Society », autrement dit d’une société dans laquelle l’accès à l’intelligence artificielle deviendrait suffisamment généralisé pour éviter qu’une fracture technologique ne se transforme en fracture économique et sociale.
Le vrai sujet
Présenter cette initiative comme « la Corée du Sud rend ChatGPT gratuit » serait trompeur.
Ce n’est évidemment pas ChatGPT qui va devenir gratuitement et infiniment accessible.
Séoul veut financer des alternatives principalement sud-coréennes suffisamment accessibles et performantes pour que ses citoyens ne dépendent plus exclusivement des plateformes étrangères.
C’est donc avant tout une gigantesque expérimentation de souveraineté numérique.
La Corée du Sud fabrique certains des composants électroniques les plus importants au monde, mais une grande partie des modèles d’IA utilisés par sa population provient aujourd’hui de groupes étrangers.
Le programme « AI for All » tente de casser ce cercle : financer l’accès aux modèles locaux permet d’attirer des millions d’utilisateurs, dont les usages et retours peuvent ensuite contribuer à améliorer l’écosystème national.
Et les règles de financement favorisent très clairement cette logique puisque 80 % au moins de l’utilisation prévue doit reposer sur des modèles coréens.
La dépendance visée concerne principalement les grandes plateformes étrangères. Le gouvernement évoque explicitement sa volonté de réduire la dépendance aux services d’IA étrangers et les risques liés aux décisions unilatérales des grands groupes technologiques.
L’expérience sud-coréenne pourrait donc être observée attentivement ailleurs.
Car si le programme fonctionne, une nouvelle question risque de se poser dans de nombreux pays :
l’accès à une IA performante doit-il rester un service commercial auquel chacun souscrit individuellement, ou devenir une infrastructure numérique accessible à toute la population ?
La Corée du Sud vient clairement de choisir la deuxième voie.
Les 3 choses à retenir
- La Corée du Sud prévoit de proposer à toute sa population un chatbot d’IA gratuit et sans limite d’utilisation avant la fin de 2026.
- SK Telecom, KT et Kakao ont été sélectionnés pour participer au programme, qui doit privilégier massivement les modèles d’intelligence artificielle développés en Corée.
- L’objectif est autant social que stratégique : éviter une fracture dans l’accès à l’IA et réduire la dépendance du pays aux plateformes technologiques étrangères.














